La Promesse
Ce que la Montagne du Rey m'a rendu, une montée après l'autre.
Un 13 novembre au matin, je sortais de chez moi avec mon sac. Direction la clinique. Troisième opération en l’espace de trois mois. Le ciel était dégagé, les couleurs encore accrochées aux arbres qui perdaient leurs feuilles. Depuis mon portail, j’ai sorti mon téléphone. L’Ossau au fond, Jean-Pierre, et devant lui sa garde barrière, le Rey. J’ai pris une photo.
Le 15 janvier, même geste, même portail. Mais saison différente. Cette fois-ci c’était l’hiver, un ciel rose et de feu, et Jean-Pierre au fond, blanc. Toujours devant lui le Rey. J’avais peur ce matin là. La peur viscérale que cette quatrième opération ne serait pas la dernière. Que ce cauchemar n’en finisse pas. À chaque départ vers la clinique, j’avais ce Rey devant moi, et lui ai fait la même promesse.
Que quand la tempête serait passée, je foulerai ses terres.


La sentinelle
Le Rey, je le vois tous les jours depuis mon portail, par temps dégagé. La montagne est là, à 40 minutes de chez moi, avec l’Ossau derrière. Lors de mon arrivée au Béarn, je ne la regardais pas vraiment avant, elle faisait partie du décor, du paysage, d’un meuble qu’on ne voit plus au fil des années. J’ai grandi au Pays Basque entre Montagne et Mer, ce genre de décor, j’y suis habitué depuis mon plus jeune âge, au point où ces paysages s’ancrent dans nos têtes pour s’inscrire en nous comme une encre qu’on ne choisit plus, elle s’est gravée.
La montagne du Rey est nommée ici comme une “sentinelle” depuis des siècles, elle garde l’entrée de la vallée d’Ossau. Son accès depuis Louvie-Juzon emprunte un sentier bien tracé et balisé, mais aussi d’autres sentiers plus techniques pour les plus téméraires. Tout le panorama pyrénéen se lit depuis son sommet, Soum de Las Picarras, à 1349m d’altitude. Un sommet voisin à 1305m d’altitude offre une suite du panorama bien généreux qui récompensera les randonneuses et randonneurs, traileuses et traileures qui s'y aventurent.
Novembre 2025, la tempête était passée, il était temps que ma promesse soit tenue. Le Rey était recouvert de neige. C’était l’heure d’aller m’y frotter. C’était ma première fois sur ce sentier, 900m de dénivelé positif sur moins de 4 kilomètres, dré dans l’pentu, sans négociation possible. Une montée qui enchaîne des pentes de 20 à 50% sur certains passages. Un bon exercice pour fracasser les mollets et cuissots en montée ou descente, et faire de suite taire tes pensées. J’ai pris une leçon d’humilité ce jour-là.




Le Rey, ce n’est pas ce genre de montagne qu’on découvre, mais qu’on finit par accepter.
Les premières sorties, je ne faisais qu’apprivoiser la montée, et la descente. Sommet, retour, rien de plus. C’est en revenant semaine après semaine que l’évidence s’est imposée : il y avait plus, plus loin. Je voulais diversifier ce qui était devenu une routine dans mon entraînement “trail”, et allonger mes sorties. Un embranchement à mi-ascension que j’avais longtemps ignoré.
Un jour, j’ai pris à gauche.
Le passage
À mi-ascension du Rey via le chemin principal, un embranchement s’offre à vous. Continuer vers le sommet, ou partir sur la gauche. Je prends à gauche ce jour-là et j’entame un début de descente avant de rejoindre un chemin montant qui traverse une forêt changeant de visage à chaque sortie. Par beau temps au printemps, la lumière du soleil perce péniblement les amas de feuilles, et crée quelque chose d’irréel. Par temps couvert, cette forêt devient presque effrayante. Son brouillard dense nous plonge dans une ambiance bien spéciale, les yeux n'arrivent plus à faire une mise au point, et cela donne cette impression étrange que le brouillard se rapproche, ou s'éloigne. On pourrait presque se croire à certains endroits dans des passages du Seigneur des Anneaux. La forêt grouille de vie, là où le sentier ouvert restait plus silencieux.


Un matin, j’ai croisé une famille sur ce chemin. La mère, son mari, ses deux fils, les bâtons de berger en main. Devant eux, un troupeau de moutons qu’ils montaient vers les estives. Le patois pour les faire avancer, les cloches, le calme. Ces chemins s’appellent des “ports” en béarnais, pas celui qu’on connait à la mer, non, des passages. Des couloirs pastoraux empruntés par les bergers et leurs troupeaux depuis des siècles. Les cayolars, les cabanes de bergers traditionnelles, sont encore debout le long du chemin. Certaines encore utilisées aujourd’hui par les bergers ou les randonneurs.
Arrivé au bout de l’ascension de cette forêt, cette dernière s’ouvre enfin sur le plateau de Deus Coïgts, les Deux Coins en béarnais, 1020m, le plateau entre deux efforts. Un paysage cinématographique s’impose de suite et contraste fortement avec la forêt dense. Les montagnes tout autour, le vide sur la gauche, le petit refuge qu’on a envie de garder pour soi, d’y passer la nuit, et de se réveiller sur un lever de soleil qui dessinerait les nouvelles couleurs du plateau.
Mais quand on est dans l’exercice trail, on a surtout envie de se jeter dans la descente menant au plateau en courant comme un gosse.


Le Port
En arrivant sur le plateau, ce dernier nous offre un panorama de tout ce qui s’y trouve autour, dont le pic de Pène Peyrau à proximité (mais c’est une autre histoire), ou on peut aussi y apercevoir une seconde cabane, jumelle de l’autre1 qui se trouve à une centaine de mètres. Bien que l’envie de rester sur ce plateau soit bien présente, le trail reprend ses droits, et direction le Bois de Coussau. Le contraste est immédiat avec la forêt précédente : ici c’est une voûte, une protection, plus sombre, mais différemment.
Si la première peut sembler inquiétante, celle-ci est plutôt enveloppante. L’ambiance conifères/pins y est pour quelque chose. Ces arbres sont là depuis très longtemps, et la voûte végétale offre une lumière différente. On pourrait presque croire qu’on se trouve dans une forêt scandinave, mais rien de surprenant ici. Dans les Pyrénées, l’étage collinéen est dominé par des chênes, châtaignier ou noisetier. Au-dessus de 900m, le règne des hêtres et des sapins, c’est eux qui dominent ici.


Cette forêt offre un véritable sas de décompression et surtout des points d’ombre plus qu’agréable par temps chaud ! Sa succession de petites montées et descentes rejoignent le Port de Castet, qui n’est pas ici mon arrivée, mais un carrefour vers la suite de l’aventure.
Un parking offre la possibilité de démarrer de multiples aventures via ce Port de Castet. Des familles entières ou aventuriers solos partent d’ici pour faire le tour du Rey, ou vers d’autres directions comme le Pène Peyrau. Historiquement, les ports des Pyrénées sont des couloirs de transhumance utilisés depuis des siècles. Le port de Castet fait partie de ces exceptions, ce n’est pas un col transfrontalier, mais un passage entre plateaux. Les cayolars qui longent le chemin sont la mémoire physique de ce pastoralisme.
Mais l’objectif est encore un peu plus loin, et avant de repartir vers le Rey et son sommet, on traverse un petit pont sans vraiment s'en rendre compte. En dessous coule La Pomme, un ruisseau qu'on n'entend presque pas, qu'on ne voit pas vraiment. Dans le conte gascon qui a inspiré Lou Rey Malurous, une pièce chantée en béarnais sur le lac de Castet en contrebas, il est question d'une pomme qui danse. Coïncidence, ou mémoire du lieu.
On suit la route que les randonneurs empruntent pour rejoindre le parking, puis on la quitte pour une piste montante qui mène à un nouveau sous-bois, de noisetiers cette fois-ci. Le chemin devient plus étroit, pour devenir un sentier. Il monte sec vers une zone raide rocheuse qui finit par devenir une pente herbeuse très raide qui nous fait enfin apercevoir le col, au-dessus. Les cuissots crient, la montée est technique à certains endroits. Au bout de plusieurs centaines de mètres de D+ sur des pourcentages de pentes bien piquantes, on arrive enfin au sommet du Rey, mais de l’autre côté, pour rejoindre Soum de Las Picarras un peu plus haut. L’arrivée de ce côté rend le col différent, les jambes le savent aussi.
Plus qu’à déguster la vue panoramique qu’offre ce sommet du Rey, avec d’un côté une vue spectaculaire sur le Béarn, où on peut apercevoir sa capitale Pau au loin, et de l’autre Jean-Pierre, qui peut être très photogénique par temps dégagé, ou très mystérieux par temps couvert.


Jean-Pierre
Cette montagne s’appelle le Rey. Le Roi, en béarnais. Mais personne ne sait vraiment pourquoi. Trois hypothèses circulent sans qu’aucun historien ne tranche.
Le vent d’abord : cette montagne fait office de gigantesque verrou à l’entrée de la vallée d’Ossau, le premier obstacle massif que rencontrent les masses d’air de la plaine. En gascon, l’Aure (Aurèy) désigne le souffle, le vent dominant. Par contraction et usure de la langue au fil des siècles, la Montagne de l’Aure serait devenue la montagne du Rey. La montagne du vent.
La seconde piste est bien moins sexy. Si l’on s’en tient strictement au mot “Roi”, il ne ferait pas référence à un quelconque souverain, mais aux droits de propriété médiévaux. Les forêts et les estives de ce massif relevaient du domaine des Vicomtes de Béarn, puis des rois de Navarre, comme Henri IV. Nommer un sommet “du Rey” servait alors à le distinguer des terres communautaires ou ecclésiastiques.
La troisième enfin, plus rurale. Du gascon daurat, doré, ensoleillé. La montagne du Rey présente un versant sud massif et calcaire qui prend la lumière de plein fouet toute la journée, visible depuis le bassin d’Arudy. Par glissement phonétique, le “d” initial s’efface souvent dans les Pyrénées avec l’article, la montanha d’au rré devenant la montanha du Rey, le versant doré serait devenu la Montagne du Rey.
Trois pistes plausibles, aucune certitude. Les Pyrénées gardent leurs secrets.
Ce qui est certain en revanche, c’est lui. En face, depuis le sommet du Rey, le Pic du Midi d’Ossau. Jean-Pierre. 2884m, deux pointes distinctes, le Grand Pic et le Petit Pic. Son surnom vient d’une vieille légende pyrénéenne2.
Il y a fort longtemps, dans les hauts pâturages de Peyreget, vivaient deux bergers. Jean le petit, et Pierre le colosse. Deux frères jumeaux, forts et courageux, chargés d’empêcher les barbares venus du sud d’envahir la vallée d’Ossau. Une nuit, alors que Pierre gardait ses brebis au nord du lac de Pombie, un grondement épouvantable monta des profondeurs de la terre. Méfiant, il appela Jean pour surveiller les alentours avec lui. C’est là qu’un bouc noir se jeta sur Jean, le mordit, le mit à terre. Pierre vola à son secours, mais au moment où les deux frères maîtrisaient la bête, une brouche - une sorcière - jaillit des entrailles du sol et les entraîna dans le monde souterrain, loin de leur poste de garde.
Pendant que les jumeaux se battaient contre elle, les barbares, liés au Diable par un pacte, profitèrent de la ruse pour fondre sur la vallée. Ils anéantirent tout, hommes, femmes, bêtes. Les gaves se teintèrent de sang. Après trois jours et trois nuits de combat, Jean et Pierre finirent par tuer la sorcière et s’échappèrent en emportant deux épées forgées dans le feu des enfers. Armés de ces lames maléfiques, ils embrochèrent les envahisseurs jusqu’au dernier.
Mais pour avoir volé les épées magiques, le Diable les pétrifia pour l’éternité. Ils sont depuis le Grand et le Petit Pic du Midi d’Ossau, gardiens de la vallée, que les gens de la montagne ont fini par surnommer, affectueusement, Jean-Pierre.
Au sommet du Rey, Jean-Pierre est en face. Les deux frères pétrifiés qui veillent encore sur la vallée qu’ils ont défendue. Et moi, ça fait quelques mois seulement que je foule ces terres que mes ancêtres ont jadis travaillées, toujours émerveillé par ce paysage spectaculaire.
Chaque montée est différente
On pourrait croire que refaire le même sentier tous les weekends, c’est de la routine. Mais chez moi c’est l’effet inverse. À chaque sortie trail, tout change. La météo y est pour beaucoup. Le même chemin peut être praticable et beau un jour, invisible et dangereux une semaine après. Le brouillard qui efface tout, la terre mouillée qui transforme les descentes en patinoire. Une sortie d’1h50 peut devenir une sortie de 2h30. Pourtant la distance ne change pas. L’effort sur le corps n’est jamais le même, l’attention non plus. Et l’heure de départ, partir tôt pour ne pas cramer sur le versant sud calcaire qui prend la lumière de plein fouet, comme vous le savez maintenant.
L’effort peut être si intense, et les paysages à couper le souffle, que la tête finit très rapidement par se taire. Plus de pensées négatives, plus de bruit. Juste des moments à vivre. Déconnecté, loin des réseaux, de l’actualité. Ces sorties sont les seuls moments de mes semaines où le silence est vraiment là, mon acouphène est à peine audible, le stress accumulé les jours précédents s’évapore.
Chaque weekend (ou presque), je pars de chez moi le matin. J'ouvre mon portail, cible en vue. Plus la clinique, cette fois. Le Rey, ou ses montagnes voisines. Le même Rey, le même Jean-Pierre au fond. Mais sans le geste, plus de photo, mon téléphone reste en poche. Cette fois-ci, j'y vais. La promesse n’est pas tenue une fois, elle l’est chaque semaine.
Deux cabanes à disposition, dont l’une a été restaurée pendant l’été 2009 par de jeunes palois, alors que l’autre semble avoir été un peu impactée par un écobuage.
Il existe de nombreuses légendes autour de Jean et Pierre - Jean-Pierre, celle-ci est une de mes préférées - les jumeaux Jean et Pierre



